« Tout
droit. Encore et toujours tout droit. C'est monotone mais j't'en veux
pas, j'ai l'habitude. J'ai l'impression qu'à mesure que le temps
passe, tout se lisse. L'érosion par le temps. Les mêmes rengaines,
les mêmes cris. A force de les répéter, ils perdent de leur force,
non ? Tu t'en fous. Ouais, moi aussi de toute façon. C'est ça le
problème, on est tellement coincés que même réfléchir devient
une perte de temps. L'apathie du nombre nous étouffe, et pourtant on
sait que la solution n'est pas très loin. On sent déjà son odeur
douloureuse et il suffirait de faire quelques pas en avant pour
pouvoir la toucher du bout du majeur. Mais c'est pas possible, car
ils sont tous là, immobiles, à regarder devant eux avec des yeux de
chiens battus. Ça me donne envie de gerber, et pourtant je sais
qu'ils pensent pareil. Le voisin bloqué/bloquant le voisin. On
pourrait presque en rire si on avait pas si peur de s'étouffer. Les
dominés. Mon cul, les dominés. C'est trop facile. C'est presque
trop facile. Si tu te laisse marcher dessus, c'est que... Je tourne
là ? T'es sûr que c'est pas tout droit ? Bon. Qu'est ce que je
disais déjà ? Ah, oui. Les dominés. Ouais, si tu te laisse marcher
dessus, c'est qu'au fond tu le veux. Que ce soit par flemme de bouger
ton gros cul, par peur de changer de siège ou tout simplement parce
que tu t'en fous, au fond ça te convient. Putain, y'en a même qui
kiffent tellement se plaindre que pour rien au monde ils changeraient
quoi que ce soit. Et le pire, c'est quand y'a des réactions.
Chouette, je suis un martyr. T'es comme un chien qui attends la
raclée, au moins c'est une preuve d'attention. Putain. A vomir. A
vomir, c'est tout. Et venez pas me dire que je suis misanthrope,
c'est de votre faute, bande de pauvres merdes. Et non, je me sens pas
supérieur. Je suis pareil, je suis comme vous. Et c'est une raison
de plus pour que ça me rende malade. Je vous méprise, je me
méprise. Nom de dieu, c'est quand même triste. Détester tellement
l'autre que tu finis par te détester. Au moins c'est une preuve
d'auto-critique, tu me diras. Parfois, j'en viens à me demander si
on fait pas fausse route, toi et moi. Je veux dire, au moins on est
honnêtes, mais on est quand même tristes. Des gens conscients et
tristes. Ça va de pair, remarque. Enfin, voilà, ce que je voulais
dire, c'est que parfois je me demande si ça vaut pas tout simplement
plus le coup d'être heureux, sans penser à rien d'autre. Vivre dans
ta prison dorée, les barreaux tellement aveuglants que t'en vois
même plus ce qu'il y a dehors. Ou que tu ne veux pas voir. En tout
cas, c'est ce qu'on veut te faire croire. Putain, mais accélère un
peu, connard. Merde. Ouais, on te fait croire que c'est ce bonheur
que tu cherche, mais c'est des conneries grosses comme le poing. Un
poing énorme qu'on t'enfonce bien profond et toi, idiot, t'en
redemandes. Je sais ce que tu vas me demander. Qui ? Qui veut nous
faire croire ça ? Eh bien justement, c'est là que le bât blesse.
C'est nous. Au jour le jour. Ça serait bien trop facile de pointer
du doigt un pauvre connard qui se sent exister depuis le haut de
l'échelle mais c'est juste un abruti qui aime avoir du pouvoir sur
des abrutis. Et il se rend pas compte que pour aimer ça, faut juste
être le plus con. Lui, c'est juste la cristallisation de nos
angoisses à tous. Le symptôme de l'apathie du nombre. J't'en ai
déjà parlé, non ? Enfin voilà, quoi qu'il en soit, c'est notre
faute à tous. Pas un innocent dans le lot. Et on continue à
chercher un coupable particulier, à se tirer dans les pattes pour ne
pas avoir à regarder la vérité dans ses yeux brûlants. Ah,
putain. Et pourtant, tout ce que je te raconte, là, c'est quoi sinon
une sacrée perte de temps, encore ? C'est quand même triste. Ouais,
je sais plus quoi faire. Je sais plus. Merde. A mon avis, la
solution est toute conne. La solution, c'est de trouver ta manière
de passer le temps en te faisant le moins de mal possible. Eh ouais,
mon vieux, le bonheur c'est juste d'être encore plus égoïste que
ton prochain. Et de nos jours, c'est pas une mince affaire. Les
gentils deviennent chaque matin un peu plus désabusés, non,
samaritain, c'est décidément pas un métier d'avenir.
Révolutionnaire non plus d'ailleurs. Je les admire, remarque, mais
moi je pourrais pas. Être suffisamment con pour ne voir que la
connerie de l'ennemi que tu t'impose, c'est quand même une preuve de
volonté. Égoïsme, quand tu nous tiens. Idéal par défaut,
appliqué par nécessité. Même les pseudos-généreux le savent.
Ils le savent sans doute même mieux que tout le monde. Et ils le
revendiquent fièrement, bande de trous du cul. Putain, c'est
comme...»
- On va s'arrêter ici.
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